Repères chronologiques

Repères chronologiques




1934-1940 Enfance en Bosnie

Popović Alekse Ljubomir, dit Ljuba, naît le 14 octobre 1934 à Tuzla (Royaume de Yougoslavie), dans le territoire de l’actuelle Bosnie et Herzégovine. Sa mère Spasenija, issue d’une famille de prêtre et son père Aleksa, riche marchand, possédaient une propriété avec auberge et épicerie sur la route de Tuzla à Zvornik.
Quelques jours avant sa naissance, a lieu l’assassinat du roi Alexandre de Yougoslavie à Marseille. Ljuba disait souvent que sa venue au monde a été marqué par des drapeaux noirs du deuil et que sa mère, traumatisée par les événements avait eu un accouchement particulièrement difficile. Il insistait également sur le fait qu’il était né « à l’envers ». Ses parents lui donnent le prénom de Ljubomir, en signe de reconnaissance à la sage-femme pour son dévouement et pas celui du grand-père paternel comme l’exige la tradition serbe.
Ljuba était un enfant aimé, mais craintif et replié sur lui même. La chasse aux écrevisses du serviteur Steva dans la petite rivière voisine, les histoires effrayantes de brigands racontées par le barbier de son père et la tombe entourée de fraisiers d’un premier enfant de ses parents au fond du jardin, sont les souvenirs les plus marquants qui lui restent.
La parution du premier numéro d’un journal pour les enfants du nom de « Politikin zabavnik » est un événement qui lui fait une forte impression. Son père Aleksa était abonné au quotidien Politika, que le chauffeur de l’autocar qui assurait le trafic Belgrade-Tuzla, lançait par la fenêtre, sans s’arrêter. Un jour, le journal atterrit devant Ljuba qui découvre quelques feuilles bariolées du supplément destiné aux enfants. On peut dire qu’à cet instant s’ouvre devant lui, un nouvel univers duquel il ne voudra plus jamais sortir.

Ljuba dans les bras de sa mère, Tuzla 1935
Ljuba, à droite, avec un petit cousin, 1938-1939

1941 - 1952 Scolarité à Valjevo

A la veille de la Seconde Guerre mondiale, la famille déménage à Valjevo, en Serbie, échappant ainsi à l’extermination de la population serbe par les musulmans indépendantistes et pro-nazis. Les membres de la famille restés en Bosnie et Herzégovine ont été sauvagement tués et toutes les traces de leur existence (maisons, tombes, papiers administratifs…) ont été effacées. Ljuba fréquente l’école primaire pendant la durée l’Occupation allemande. L’enseignement se déroule la plupart du temps dans la grande salle d’une taverne. Les officiers allemands réquisitionnent la maison familiale et laissent seulement la cuisine aux parents et à leur fils. La famille ne profitera jamais du confort de leur demeure car les Allemands partis, ils sont immédiatement remplacés par les dignitaires communistes. Cette période est marquée par les jeux avec ses petits camarades et par son intérêt pour les activités sportives, notamment le football qui occupe une place toute particulière. Ses premières lectures, romans d’aventure et bandes dessinés, suscitent en lui l’envie de s’exprimer par le dessin. Il passe des journées entières dans « Le Clapier », une cabane qui servait à son père à enfumer la viande et à lui-même à élever des lapins, à lire et à dessiner. Ici naissent ses premières « œuvres d’art », des bandes dessinées inspirées par ses lectures de jeunesse. A l’époque du collège et du lycée, Ljuba commence à se distinguer par ses talents d’écriture et d’expression plastique. Il emporte le premier prix à un concours d’analyse de film, devant un certain Živojin Pavlović, futur metteur en scène et ami intime. Il gagne ses premiers honoraires en dessinant des affiches publicitaires pour une salle de cinéma de la ville tout en y travaillant comme assistant-opérateur dans la cabine de projection. C’est ainsi qu’il commence à aimer passionnément le cinéma, amour qui durera jusqu’à la fin de ses jours.
1951, Equipe de foot des lycéens, Ljuba premier à gauche, debout
3. 1945 - 1950., Ljubini prvi crtacki pokusaji a
Une des premières expressions artistiques de Ljuba, bande dessinée La Voleuse, Valjevo, entre 1945 et 1950

1953-1957 Belgrade, Académie des Arts Appliqués

Le lycée terminé avec des notes plutôt bonnes, Ljuba a envie de poursuivre ses études à l’Université de Belgrade. Ses ressources sont maigres et sa famille ruinée, qui subsiste grâce à une allocation octroyée par l’état, ne peut pas l’aider. Son père, qui avait perdu sa fortune en quelques années, refuse tout travail lucratif et s’installe dans un état proche de la prostration.
Les petites sommes d’argent que Ljuba gagne de temps en temps ne changent quasiment rien à cette situation.
Le directeur de la salle de cinéma, qui apprécie le travail de Ljuba, lui propose alors d’assurer la sélection des films à Belgrade contre une modeste bourse et, parallèlement, d’apprendre le métier de peintre décorateur à l’Académie des Arts Appliqués. Muni d’une recommandation de son professeur d’éducation artistique au lycée, il y arrive au mois d’octobre 1953 et se rend immédiatement au bureau du recteur de l’Académie Branko Šotra. Il est bien reçu mais apprend, à sa grande déception, que les examens d’entrée sont déjà terminés. Pour ne pas perdre toute l’année scolaire, il s’inscrit à la Faculté d’Histoire de l’Art et à un atelier de dessin sur le motif (semblable à l’Académie de la Grande Chaumière à Paris).
A la bibliothèque de la faculté il découvre les reproductions en couleur des grands maîtres. A l’atelier il acquiert les bases du métier tout en se confrontant à la réalité de la chair humaine. Il se lie d’amitié avec quelques compagnons d’études qui préparent le concours de l’Académie des Beaux-Arts.
En automne 1954, Ljuba est reçu au concours et entame sa première année d’études à l’Académie des Arts Appliqués, département peinture décorative. Au début il se plie aux exigences de ses professeurs, mais plus le temps passe, plus il a du mal avec les exercices académiques. Comprendre la forme et la rendre avec une exactitude mathématique ne le satisfait pas.
Il veut toucher ce qui palpite derrière les apparences et le passer au filtre de sa propre sensibilité. En observant le travail aux Beaux-Arts, lui vient l’idée de proposer à ces compagnons de classe l’étude de nus à l’échelle grandeur nature ainsi que la peinture à l’huile. Son travail devenant très personnel il entre en conflit avec certains professeurs.
Viscéralement attaché à ses choix artistiques et têtu de surcroît, Ljuba n’est pas prêt à faire la moindre concession. Le point de rupture sera atteint au début de la quatrième année d’études où il sera prié de quitter l’établissement. Les jours sombres s’annoncent.

Première année scolaire de l’Académie des Arts Appliqués, 1954-1955
Les travaux de Ljuba à l’Académie des Arts Appliqués, 1955
Ljuba devant l’Académie des Arts Appliqués, 1956
Ljuba avec ses collègues devant les études de nu grandeur nature, Académie des Arts Appliqués, 1955

1957-1959 Belgrade, Académie des Beaux Arts

Suite à son exclusion des Arts Appliqués, une deuxième chance lui sourit dans sa carrière de peintre. Le professeur Ivan Tabaković, qui appréciait son travail et qui n’est pas d’accord avec la décision de renvoi, le recommande à son collègue des Beaux-Arts, le professeur Marko Čelebonović.
Ainsi, Ljuba poursuit ses études dans la classe de ce grand pédagogue, qui saura le laisser suivre sa propre voie et mener à bout ses propres expériences plastiques.
A cette époque il possède déjà un atelier, trouvé un an auparavant et remis en état avec l’aide de ses deux amis étudiants, Nikola Rudić et Miša Martinović. C’est une coupole nichée en haut d’un immeuble de cinq étages, un vaste espace de forme hexagonale, éclairé par cinq petites fenêtres par lesquelles pénètre une curieuse lumière jaune. De nombreux tableaux conçus entre 1957 et 1959 portent les noms évoquant « la coupole » ou « le grenier », Les fantômes du grenier (1958), Nu du grenier (1958), L’image verte du grenier (1959), etc. Les tableaux de cette période se distinguent par la prédominance de la figure humaine au visage plutôt effacé, emprisonnée, immobile dans un espace inquiétant et étouffant. La palette chromatique évolue entre le jaune et l’ombre brûlée, avec quelques rares excursions dans les tonalités vertes.
Lors de la traditionnelle exposition d’œuvres des élèves qui clôt l’année d’étude, Ljuba fait connaissance du peintre Léonid Šejka, fondateur du mouvement Mediala. Ce personnage charismatique, qui prônait la synthèse entre l’esprit de la renaissance et la pensée moderne, dit d’emblée à Ljuba « tu es l’un des nôtres ». Dès l’année suivante, Ljuba participe à la troisième exposition de Mediala, qui se tient dans une galerie belgradoise. Cette amitié, à forte coloration initiatique, se terminera brusquement en 1970, avec la mort de Šejka.
En 1959, une exposition de l’art surréaliste, collection Urvater, est présentée à Belgrade. Pour la première fois, Ljuba voit des œuvres originales de Dali, Chirico, Magritte, Delvaux, Max Ernst… Il est impressionné plus qu’il n’est prêt à l’admettre. L’esprit surréaliste transparaîtra surtout dans ses écrits intimes, qu’il prendra l’habitude d’appeler « La température du jour ».

1960,Kupola u Zagrebackoj_fr
Premier atelier de Ljuba « La Coupole », Belgrade
L’intérieur de La Coupole. Devant Ljuba, le tableau Le banquier et sa femme, à gauche Silence, à droite Le fleurissement, photo de 1962

1959-1963 Service militaire et fin d’études

Après avoir terminé sa cinquième et dernière année d’études aux Beaux-Arts, Ljuba décide de se perfectionner pendant deux années supplémentaires dans ce qu’on appelait à l’époque un « atelier de Maître ». Il s’inscrit chez le professeur Milo Milunović, tout en craignant de se faire étouffer par son autoritarisme. Malgré sa réputation d’intransigeance, ce professeur a su respecter les motivations profondes de Ljuba en lui prodiguant seulement des conseils d’ordre technique. L’écriture picturale de Ljuba s’enrichit alors de nouvelles formes, à la lisière de l’organique, de l’architectural et du minéral. Les tableaux emblématiques de cette période sont Isabelle et Le banquier et sa femme.
Au début de la première année, Ljuba effectue un court voyage à Paris en compagnie de quelques amis étudiants. Son but est de visiter le Louvre, de se promener sur les quais de la Seine, d’arpenter les rues de Montmartre et de rencontrer Dado – un peintre de sa génération, parti de Belgrade trois ans plus tôt. Même si cet artiste singulier impressionnait Ljuba avant leur première rencontre, le fait de le voir exposer à Paris, à la galerie Daniel Cordier, suscite en lui l’espoir qu’un jour une reconnaissance semblable sera possible pour lui aussi.
Sur les conseils du professeur Milunović, il interrompt ses études après la première année pour accomplir son service militaire. Il est affecté dans un régiment d’artillerie installé dans une forteresse à Bileća, petite ville de l’ancienne république Bosnie et Herzégovine. Très sportif, les activités militaires ne lui posent aucun problème. Il s’occupe également de la station radio, dessine et peint quelques tableaux qu’il ramènera à Belgrade. Parmi eux : L’accompagnement, L’élevage des boîtes métalliques et Jon Ihtem.
En automne 1961, Ljuba revient à Belgrade pour reprendre le cours de Milo Milunović mais, seul dans la Coupole avec lui-même et ses toiles inachevées, il est en proie à des angoisses et des malaises qu’il maîtrise par un travail intensif. Il termine le tableau Saint Sébastien en remaniant d’une façon radicale la composition précédente.
La monochromie, signe distinctif de tous ses tableaux depuis 1957, reste intacte pour l’instant. Sa fidélité à l’ombre brulée s’achèvera de manière brillante avec un tableau de très grand format, Les Pèlerins d’Emmaüs. Apparaîtra ensuite une étrange tonalité rose-rouge accompagnée d’un éclatement des formes à la limite de l’abstraction.
Sa rupture avec la réalité des choses ainsi que son insoumission aux règles de leur représentation signifient en même temps l’éloignement du groupe Mediala. Ce qu’il peindra dorénavant n’obéira à aucun système théorique. Il découvre le même état d’esprit chez Dušan Makavejev, un jeune cinéaste, avec lequel il se lie d’amitié et participe même à la réalisation de son premier film « Parade ».

Livret militaire de Ljuba, 1er octobre 1960
Ljuba et Miro Glavurtić, un des fondateurs du mouvement Mediala. Photo prise en 1966, pendant le tournage du film « Retour », du cinéaste Živojin Pavlović.

1963 - 1964 Arrivée à Paris et première exposition

Les sept années d’études ont été marquées par un travail régulier et un certain repli sur lui-même. Sorti du cadre universitaire Ljuba est quelque peu déboussolé. L’avenir est flou. En même temps il éprouve le besoin d’élargir ses horizons au-delà des enjeux stylistiques qui lui étaient familiers. Au mois d’octobre il débarque à Paris en espérant pouvoir y gagner sa vie et s’y installer définitivement.
Il n’apporte avec lui que cinq toiles roulées : Danaë, La floraison, Isabelle, Istihon, Salon de beauté. Un ami lui trouve une chambre, « pas plus grande qu’un tombeau », dans un hôtel miteux du passage des Abbesses. Grâce à une lettre de son professeur Marko Čelebonović qui le recommande auprès de Ginette Signac, fille du peintre Paul Signac, il fait ses premières rencontres avec le milieu artistique parisien. Lors d’un vernissage à la galerie Creusevault, Ginette Signac le présente à René de Solier, historien et critique d’art, passionné d’art fantastique, qui sera le premier à s’intéresser à son travail et à le défendre.
C’est ce dernier qui l’envoie chez Marcel Zerbib, propriétaire de la galerie Diderot, 145 boulevard Saint-Germain. Celui-ci lui achète les toiles apportées de Belgrade et décide de lui assurer un revenu mensuel en échange de futurs tableaux. Les mois difficiles où il a été obligé de travailler comme peintre en bâtiment pour subsister sont maintenant derrière lui. Pourtant il n’a toujours pas d’atelier. Il dessine assis sur son lit, les feuilles de papier posées sur les genoux.Pendant quelque temps,Ginette Signac lui prête une chambre de bonne dans son immeuble de l’île Saint-Louis où il commence son premier tableau parisien La multiplication du bizarre.

Grâce au cercle de ses nouveaux amis, il s’installe, au 11 rue Lepic, dans un atelier prêté par l’artiste américaine Ruth Francken, partie en Allemagne pour deux ans. Dans cet espace spacieux, bien chauffé et éclairé par une grande verrière, il se jette à corps perdu dans le travail avec une énergie décuplée. En mai 1964, la première exposition parisienne de Ljuba a lieu à la galerie Edouard Smith, tenu par Armand Zerbib, frère de Marcel. L’instigateur de cette exposition était en fait René de Solier. Son nom, qui figurait sur le carton d’invitation, attire un public nombreux au vernissage qui se prolonge au-delà de minuit. Les tableaux de Belgrade côtoient les tableaux conçus pendant les derniers mois : Le Petit prince, La multiplication du bizarre, Le jardin des délices, La porte du paradis…

Les toiles de cette période se distinguent par une structure plus complexe et plus riche. Les perspectives se multiplient, les formes oscillent entre la fermeté et la dissipation dans la matière picturale. La suprématie des tonalités chaudes est rompue par l’apparition de nuances étouffées de vert et de jaune et d’un bleu froid intense. Depuis l’exposition de ses tableaux aux yeux du public, Ljuba commence à rencontrer des peintres, des écrivains et des critiques d’art. Parmi eux Patrick Waldberg qui fait autorité dans le champ de la pensée surréaliste et Jacques Kermoal, écrivain et journaliste à Paris Match, qui écrira un texte pertinent sur son œuvre.

Au cours de l’année 1964, il participe également à quelques expositions collectives en Yougoslavie.
Un changement significatif intervient dans sa vie privée. Il se rapproche de la jeune architecte Nataša Jančić qu’il a rencontré pendant une de ses randonnées montagnardes, en hiver 1955. Il l’épousera quelques années plus tard. De cette union naîtront deux filles : Adriana (1970) et Tiana (1978).

15. 1964., Rene de Solije, istoricar umetnosti i kriticar koji se medu prvima interesovao za Ljubino slikarstvo jpeg
René de Solier, critique et historien d’art, 1973
14a 1964., Stranice iz Ljubine sveske sa intimnim zapisima_
Page extraite du cahier de Ljuba, mars 1964
Ljuba_Natasa_Kod Dade
Ljuba et Nataša Jančić

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Vous pouvez lire la suite dans le catalogue de l’exposition « Ljuba Popovic (1934-2016) », éditeur SANU, 2019